Comment, en quelques décennies, ces pays souvent enclavés, composés d’une mosaïque de tribus, ont-ils pu connaître la stabilité, se développer sans coups d’état, sans guerres civiles, s’émanciper pour devenir des nations prospères. Au cours de mes pérégrinations de Consultant, d’Assistant technique international et de Chercheur, j’ai découvert de bons modèles pour certains autres pays du continent. Ces pays ont pour noms le Botswana, Singapour, Taiwan, Dubaï, Malaisie, Maurice, etc. D’autres pays semblent avoir compris l’efficacité de ce modèle dont la mise en œuvre requiert des préalables et tentent de s’y engouffrer en tenant compte de leurs atouts, forces et faiblesses : l’Ethiopie qui pourrait surprendre, Djibouti, etc. En attendant d’intégrer dans un seul texte, tous les résultats de cette recherche que nus menons depuis les années 1990, ce document met l’accent sur le cas du Botswana repose sur un certain nombre d’interrogations pertinentes :
- Pourquoi le Botswana n’a pas gaspillé ses richesses comme le Diamant et a même réussi à s’imposer un marché international ?
- Pourquoi ses dirigeants ont-ils pu construire une société et des citoyens résilients ?
- Pourquoi les politiques publiques ont-elles pu éviter une discrimination élevée entre le secteur urbain et le secteur rural, entre les tribus et les ethniques ?
- 1. Aux origines de la saga botswanaise
Certes, tout n’est pas parfait, il reste pour certains à dépasser des spécificités tribales ou ethniques fortement intériorisées, une culture du travail et de l’effort encore chancelante, la tentation politique de la division et de la médiocratie, autant d’écueils que Botswana, Malaisie, Dubaï ont pu maitriser ou atténuer.
L’étude comparative de ces modèles, leur benchmarking, une réflexion ouverte mais endogène, par et pour les africains, est vitale, patriotique et stratégique.
Le Botswana est un de ces pays qui donnent l’exemple, à bien des égards, un modèle riche en instructions, comparé à ce qui se passe dans plusieurs autres contrées d’Afrique. En effet, dès l’indépendance, et même avant, notamment sous le règne des Britanniques, ce pays a su exploiter ses atouts et pris pleinement conscience des risques en les intégrant dans une stratégie de résilience nationale, de gouvernance démocratique, de management de la performance, de bureaucratie légère fondée sur le mérite… Le Botswana a ainsi connu des taux de croissance remarquables, souvent à deux chiffres, en dépit de contraintes remarquables comme l’aridité du climat et des sols, l’agression du VIH Sida, etc.
Une première leçon : on se développe en exploitant les valeurs et la pensée positives de sa propre société pour les transformer ses atouts en tremplin, sous la guidée d’un leadership engagé. L’exercice a donc besoin de pères fondateurs remarquables, de leaders courageux, décomplexés et résolus qui pensent et exécutent fermement la vision et un modèle, un vortex stratégique, convaincus que la transformation est possible en quelques décennies, intransigeants sur la nécessité d’un peuple éduqué et discipliné, d’une nation transparente, intègre et éthique.
- 2.Une vision différente du Chef
Dans bien des cas, et dans l’exemple de certains pays qui ont réussi des transformations rapides sur trois ou quatre décennies, quelque part, tout commence par le Chef, le leader. La culture Botswanaise exige du Chef des impératifs de valeurs, d’attitudes, de comportements. Ce pays a eu la chance également de disposer de plusieurs chefs locaux progressistes, ouverts à la modernisation et qui ont encouragé l’éducation, la formation (Attitude similaire à celle de Lee Kuan Yu à Singapour.) Ainsi, la culture ambiante ne tolère pas un chef ostentatoire, gaspilleur, qui ne respecte pas les autres, insensible aux cas des moins aisés. Après tout, une dimension importante du leadership est le courage, ce qu’au cours de l’histoire du pays, des dirigeants successifs ont su préserver en développant des contre-pouvoirs à l’égard de certaines rentes, de certaines traditions, de pouvoirs locaux, etc… Etre Chef ne donne pas droit à tous les excès ; au contraire, c’est être capable d’entrainer et de mobiliser, de démontrer des attitudes et des modes de consommation non ostentatoires, de respect des autres.
- 3. Des institutions légères, fortes réformées
Ce n’est peut-être pas un hasard si de nombreuses études et recherches n’ont pas hésité à étudier les réformes institutionnelles au Botswana en convoquant la théorie de Robinson et Acemoglu. En effet celle-ci analyse le développement et la croissance à travers la qualité des institutions selon qu’elles sont inclusives ou extractives. Se référant au Botswana, l’on a souligné que des institutions fortes et indépendantes, capables de contenir des élites extractives ainsi que des pouvoirs arbitraires ont grandement contribué au développement et à la croissance. Il faut reconnaître que le pays a connu une situation précoloniale caractérisée déjà par la primauté de la règle de droit, le respect des droits de propriété. Signalons, parmi ces réformes, un système de management de la performance avec en amont une approche de planification et d’obligation de rendre compte obligatoire pour les fonctionnaires qui englobe le cycle préparation et exécution des plans de performance, des déclarations de mission et de valeurs.
En fait, les institutions ne sont pas utiles que parce qu’elles permettent d’assumer des responsabilités et l’occurrence, à elles seules, elles n’ont pas une grande signification, sans leadership, sans un management pour des impacts, sans un système de surveillance fort. Le Botswana a en fait un bon usage pour gérer la diversité, privilégier la méritocratie, renforcer les capacités de l’Etat, consolider de fortes coalitions entre les secteurs public et privé.
Comparativement à d’autres pays d’Afrique, le Botswana a pu développer une culture d’Etat de droit basé sur le respect de la loi, d’honnêteté au sein du gouvernement, même jusqu’au niveau des zones rurales.
- 4. Le culte de la simplicité, de l’humilité et du respect des autres
Les pères fondateurs et leaders Botswanais ont su consciemment et résolument opter pour l’humilité, la modestie, la frugalité, s’adapter à un environnement austère, être prévoyants et gérer les risques et les incertitudes. Le peuple Botswanais valorise ses traditions de frugalité, de modestie, d’humilité alors qu’ailleurs, sur le continent, les élus et mêmes ceux qu’ils nomment, ne comprennent pas forcément leurs nouveaux statuts en ce sens. Finalement, le Botswana aura choisi de construire un Etat où une seule personne ou un seul groupe au sein du gouvernement ou d’autres sphères de rentes ne peut s’approprier les richesses. Une approche inclusive a été au cœur des politiques publiques.
Pendant longtemps le pays a été gouvernée par une quinzaine de ministères, aujourd’hui une vingtaine avec parallèlement le statut d’institutions administratives autonomes et indépendantes pour le Vérificateur général, la Commission nationale électorale indépendante, l’Office de Lutte anti-corruption, le Médiateur, etc.
- 5. Une culture ouverte à la modernité et aux consensus
La pratique politique Botswanaise est souvent l’inverse de ce qui se passe ailleurs, en Afrique, notamment un jeu politique violent, inégalitaire, la distribution des rentes, les nominations beaucoup plus fondées sur le patronage, l’irrationalité des choix économiques perturbés par de forces traditionnalistes et conservatrices, etc. En plus, la culture et les valeurs privilégient le consensus et la diplomatie avec cet adage « Les grandes batailles doivent se faire par le verbe/les mots. » Cet environnement fortifie une démocratie civilisée et moderne basée sur les paradigmes suivants 1) le Chef n’est Chef que par la volonté et la grâce des gens ; 2) il ne doit s’aventurer seul dans le désert des incertitudes et doit consulter avant de prendre des décisions ou de se prononcer sur les enjeux importants ; 3) les grands leaders ont besoin de « mastermind group », de bons cercles rapprochés et doivent écouter, apprendre, consulter avant de prendre une décision importante. Ces traits de culture permettent de préservent une démocratie de qualité qui se prolonge au niveau des débats parlementaires et lors des campagnes électorales.
- 6. A l’origine, un leader crédible par ses références, son passé et son pedigree
Après ses études, le premier président lui-même avait fait ses preuves et démontré sa capacité à diriger, à créer et entreprendre. Il a été ainsi un grand fermier, producteur de céréales, confirmant sa réussite contre les préjugés que le succès était une affaire de sorcellerie en mettant en place tout un système de culture en milieu aride, en apprenant ce travail par la lecture et l’expérimentation. On serait tenté de conclure qu’un deuxième critère de leadership transformationnel est la crédibilité, des faits et des références qui parlent d’eux-mêmes, la capacité prouvée à faire des résultats, à entreprendre, manager, l’indépendance d’esprit et de comportement contre les préjugés socio-culturels paralysants qui tirent les gens vers l’arrière et le passé. Reconnaissons que ce n’est pas toujours le cas ailleurs lorsque souvent l’on voit émerger et s’affirmer une pléiade de « politiciens » sortis du néant, sans réalisations antérieures probantes (justes, transparentes, impacts sur la société, etc.) qui font des promesses et prétendent qu’ils veulent et peuvent diriger un pays. Rien dans leur passé, dans leur background, n’atteste de référentiels, de legs durable, d’un héritage à leur communauté, d’inventions, de pensées et créativité vérifiables. Essayez de trouver ce qu’ils ont pu changer, entrepris comme manageur, entrepreneurs, leaders ; vous aurez du mail à le faire.
- 7. Le courage de réformes orientées vers un gouvernement ouvert, transparent et l’obligation de rendre compte.
Les présidents qui se sont succédé au Botswana ont eu le courage et ont pris le risque d’instaurer un code de conduite et de veiller à son application en instituant un gouvernement ouvert, transparent et orienté vers l’obligation de rendre compte. Même dans le domaine électoral si chaotique dans plusieurs pays d’Afrique, le parti au pouvoir a considéré la politique comme un « jeu élégant », un exercice pour et entre des gens civilisés. En effet, de peur de perdre les élections, le parti au pouvoir aurait pu instaurer des règles du jeu et des pratiques défavorables aux opposants tendant à les menacer ou à les réprimer, ne pas ériger la Commission Electorale en institution administrative autonome et indépendante. Même lorsque cela aurait pu leur coûter des voix, ils ont retenu que certaines choses ne pouvaient pas se faire : donner des faveurs à leurs alliés, à leurs camps, et gagner à n’importe quel prix, etc. Ils ont eu conscience que leur société n’était pas culturellement favorable de telles pratiques et qu’en tant que dirigeants, ils devaient se comporter de manière convenable en suivant les intérêts de leurs peuples.
- 8. L’élégance politique et démocratique face à l’opposition et autres parties prenantes
A notre avis, ce qui s’est passé au Botswana, nous rappelle l’efficacité d’une vieille règle du management stratégique, entre les mains de gestionnaires et de leaders sages et compétents : se concentrer sur ses atouts stratégiques, un tremplin, une niche pour bondir, croître, se développer… Le pays a su exploiter ses atouts d’ouverture, de consensus en élaborant et mettant en œuvre ses politiques publiques. Un des crédos de leurs dirigeants, c’est que cela ne sert à rien de mener des combats inutiles, comme ses pseudo-révolutions qui ne mobilisent pas vers la pensée positive et la concrétisation des objectifs de développement.
Le parti au pouvoir aurait pu comme on le voit souvent sur le continent, de peur de perdre les élections, généraliser des pratiques tendant à menacer l’opposition, mais à l’instar de la société botswanaise, ils ont préféré les débats. Il y a eu une certaine conscience que leur société voulait des dirigeants élégants qui se comportent de manière convenable pour les intérêts des gens. Passer son temps à lutter contre l’opposition et les opposants revient à s’éloigner de la pensée positive sans laquelle de grandes et durables œuvres et réalisations ont rarement lieu. Au total, la culture des Botswanais se prête facilement aux enjeux de la démocratie actuelle (transparence, culte de l’équité). Transparency international a souvent classé ce pays comme étant me moins corrompu d’Afrique, divers classements internationaux le mettant dans une position enviable par rapport au reste du monde.
- 9. Des leaders résilients pour un peuple résilient
Aujourd’hui, une crise comme celle de la COVID, peut-être aussi antérieurement d’Ebola, et toutes épidémies qui ravagent l’Afrique, nous convainquent que la résilience est une qualité, un impératif de leadership et de management stratégique. Les grands leaders, chefs d’entreprise, dirigeants d’Etat, ont cette obligation de créer et de développer une culture de résilience de leurs peuples, de leurs employés, citoyens, etc. C’est un des critères de compétences que les citoyens doivent utiliser pour classer, évaluer et juger les prétendants au pouvoir, aux postes de direction, de manageurs, de leaders. Evidemment, le recrutement, le cercle rapproché, une équipe homogène pour la victoire et la transformation deviennent alors un levier et il faut aussi des méthodes appropriées.
La résilience dépendait de pas mal de choses : résister aux préjugés rétrogrades, contre ses croyances en vigueur dans le pays qui voulaient que nouer des relations avec une « jeune vierge » pourrait sauver du Sida, le courage de sanctionner et de contenir les charlatans et vendeurs d’illusions acteurs des fausses promesses qui paralysent les énergies. Les dirigeants Botswanais ont par exemple pu contenir les chefs traditionnels auparavant autocratiques, à les assujettir à l’obligation de rendre compte, au respect de la loi, même s’il est vrai que cela avait commencé avec les colons britanniques, mais a été maintenu après l’indépendance. C’est aussi un peuple résilient (voire l’histoire du pays avec le VIH). Comme précédemment évoqué, un des rôles du leader, c’est de développer la résilience de son peuple. Et là, on est au cœur de la gestion du changement qui a besoin d’une alliance solide et homogène pour l’excellence et la transformation.
Vivant dans un contexte austère, les Botswanais ont développé des capacités d’économie, de renoncement aux gaspillages, de gestion et de prévoyance des risques et incertitudes (stockage des récoltés, affronter la sécheresse, etc.). Une des leçons possibles est l’impératif de politiques, d’Etats, d’organisations qui planifient les risques, les intègrent à la gestion des performances et à l’obligation de rendre compte, ce qu’aujourd’hui l’avancée des techniques de management et de la gouvernance publique permettent aisément.
Conclusion
Dans cette présentation, j’ai parlé du Botswana. Mais mes recherches, depuis les années 1990, dans une position qui m’a permis d’accéder à d’importantes ressources documentaires, de voyager et de rencontrer des leaders au cœur du genre des transformations. Ces recherches ont concerné des pays comme Taiwan, Singapour, Dubaï, Malaisie, Ethiopie, Botswana, etc.
Une première idée phare est qu’il faut sortir de l’enfermement dans le catéchisme économique, voire économétrique, et mettre l’accent sur le leadership, la gouvernance, les valeurs, les attitudes, le coaching. Il y a rarement des miracles, ce sont certaines causes produisent des effets… Sans être dogmatiques, les règles contemporaines du management, de la gouvernance, de la surveillance, relues à la lumière d’expériences endogènes effectives, peuvent être très utiles. Une autre idée phare, c’est aussi que l’on devient ce que l’on pense sous l’effet de paradigmes auxquels on adhère. Enfin, une maturité citoyenne qui amène es africains à toujours se poser trois questions fondamentales : Qui ? Quoi ? Pourquoi ?
Après tout, une dimension importante du leadership est le courage. Au cours de l’histoire du pays, grâce à un leadership courageux, le pays a pu développer des contre-pouvoirs à l’égard de certaines pouvoirs, rentes, traditions…
Abdou Karim GUEYE, essayiste, écrivain, coach et consultant international en transformation, gouvernance, management, surveillance.
L’artiste crée de belles œuvres. La finalité de l’art est de révéler l’œuvre et de reléguer l’artiste au second plan. Le critique est celui qui peut retranscrire d’une autre manière ou sur un nouveau support son impression de la beauté des œuvres.

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